INTERNATIONAL

La bataille du capitalisme au XXI e siècle

Summer 2008

La croissance des fonds souverains aura de sérieuses implications pour la politique globale et les types de capitalisme qui émergeront demain, estime Daniel Daianu. Face à l’essor de la Chine et de l'Inde, l’Occident pourrait finir par devenir le spectateur de son déclin économique..

Les investissements réalisés par les fonds souverains (Sovereign Wealth Funds ou SWF) l'an dernier ont atteint le chiffre record de près de 50 milliards de dollars. Et au cours du premier trimestre de cette année, ces investissements se sont accélérés. Suite aux pertes très sévères causées par la débâcle des prêts hypothécaires à haut risque et par l'accentuation de la crise financière, Citigroup, Morgan Stanley, Merrill Lynch et UBS sont toutes venues chercher des injections de liquidités auprès des fonds souverains en leur vendant des participations. Ces transactions se sont déroulées avec en toile de fond une économie mondiale où les fonds souverains sont de plus en plus visibles. En octobre dernier, les ministres des Finances du G7 ont invité des organisations internationales, notamment le FMI et l'OCDE, à se pencher sur le rôle des fonds souverains; le FMI, en collaboration avec des détenteurs de fonds, développe actuellement un code de conduite spécifique, tandis que l'OCDE s'efforce d'identifier les meilleures pratiques pour les pays bénéficiaires. L'UE s'est, elle aussi, attaquée sérieusement à ce problème.

 QUESTION D'OPINION


Les perspectives économiques varient à travers le monde

Interrogés sur leur situation économique, les Européens se montrent plus pessimistes que les peuples des autres régions du monde. En moyenne, seules 3 personnes sur 10, selon une récente enquête Gallup menée dans 36 pays européens, déclarent que leur économie nationale se porte bien. 4 personnes sur 10 trouvent qu'elle s’améliore.

Les opinions européennes diffèrent. Les pays les plus
riches d'Europe occidentale estiment, en général, que leur économie est aujourd'hui en bonne santé, mais fondent en revanche peu d'espoir sur l'avenir. De nombreux ex-pays communistes, aujourd'hui membres de l'Union européenne, ont exactement l'opinion inverse.


Comparée au continent américain, à l'Asie et à
l'Afrique, l'Europe est la plus sceptique. En effet dans cette enquête mondiale, les Africains sont étonnamment plus nombreux que les Européens à juger positivement leur situation économique actuelle (43% contre 30%).


Concernant les prévisions économiques, seule une
personne sur trois estime que l’économie du pays s'améliorera sur l’ensemble du continent américain: Puerto Rico et le Paraguay (8% et 7%respectivement) sont les plus pessimistes, tandis que le Venezuela et le Canada (62% et 67%respectivement) sont les plus positifs.

 




http://www.gallupworldpoll.com/ 

Les fonds souverains ne sont pas une idée neuve. Il y a plusieurs dizaines d'années déjà, certains pays tels le Koweït dès 1953, Singapour, la Norvège et les Émirats arabes en créèrent de façon à pouvoir gérer leurs considérables réserves de devises. Provenant des revenus du pétrole et du gaz, ces dernières ne pouvaient être complètement investies dans les économies locales sans risquer de compromettre leur stabilité. Investir à l'étranger était par conséquent la manière la plus logique d'avancer. La hausse rapide et durable du prix de l’énergie ces dernières années, conjuguée aux résultats exceptionnels des économies asiatiques, ont conduit à la multiplication du nombre de fonds souverains. Actuellement, ces fonds contrôlent des actifs évalués entre 1,5 et 2,5 trillions de dollars et on estime que la hausse du prix des matières premières fera passer ce chiffre à 12 trillions de dollars d'ici 2015.

L'essor des fonds souverains aura selon toute vraisemblance un impact de plus en plus important sur la politique internationale. La raison en est toute simple: certains d’entre eux appartiennent à des pays qui, après la Seconde Guerre mondiale, s’étaient idéologiquement opposés au monde occidental. Les réserves de devises de la Chine, par exemple, atteignaient plus de 1.400 milliards de dollars fin 2007, tandis que celles de la Russie dépassaient 400 milliards de dollars. Ces deux nations ont mis en place d'importants fonds souverains. Ce phénomène doit dès lors s’analyser dans le contexte plus large de la concurrence globale et de la divergence des intérêts nationaux. On peut en effet considérer cette question comme l’illustration d’un conflit entre différentes formes de capitalisme.

Après la chute du communisme, certains analystes ont souligné la concurrence entre les différents systèmes capitalistes du monde occidental fortuné. Au début des années 90, l’influent économiste français Michel Albert a publié un essai intitulé "capitalisme contre capitalisme", qui considérait la concurrence économique globale essentiellement comme une lutte entre le modèle économique anglo-saxon (États-Unis, Royaume-Uni) et le modèle continental (France, Allemagne, etc.). Ces dix dernières années, cependant, le concept d’"Europe forteresse" s'est popularisé à un moment où les économies européennes réussissaient apparemment à réduire le fossé de la productivité qui les séparait de l'économie américaine. Au même moment, Lester Thurow, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), voyait émerger une économie mondiale tripolaire où le Japon constituait le troisième pôle. La composition de la Commission trilatérale illustrait de manière frappante cette vision d’une puissance économique mondiale partagée entre les Etats-Unis, l’Europe et le Japon.

Aujourd'hui toutefois, on assiste à une nouvelle concurrence globale entre différents modèles de capitalisme. Cette évolution reflète les changements capitaux au sein de l'économie mondiale et leurs implications géopolitiques. La formidable ascension de l'économie chinoise au cours des 20 dernières années, la croissance de l'Inde (quoique plus récente) et l'essor de l'Asie en général annoncent des glissements tectoniques dans l'économie mondiale. Ces économies se caractérisent par un dynamisme qui s’exprime dans leurs taux de croissance économique, l'expansion de leurs exportations, l'ampleur de leurs réserves en devises ainsi que leur assimilation et même, de plus en plus, leur création de technologies modernes, notamment dans le domaine de l’information et de la communication (TIC). La Chine et l’Inde forment chaque année un demi million d’ingénieurs chacune et la présence de leurs scientifiques dans les journaux professionnels de référence est de plus en plus visible. Ces deux nations contribuent à transformer l'ordre institutionnel mondial qui réglemente les affaires internationales depuis la fin de la Guerre 1940-45. Le débat sur la réforme des institutions financières internationales (IFI), ainsi que les raisons du blocage des négociations commerciales de Doha en sont un exemple. Il n'est plus réaliste aujourd'hui d'aborder les questions de la gouvernance globale sans impliquer ni la Chine ni l'Inde.

Les plus importantes entreprises chinoises et indiennes s'enorgueillissent aujourd'hui de l'ampleur de leur dimension et acquièrent des participations significatives dans des entreprises du monde entier, y compris en Occident. Récemment encore, par exemple, le groupe indien Tata annonçait qu'il allait produire la voiture la moins chère au monde; plus révélateur encore, Tata a racheté les deux célèbres marques Land Rover et Jaguar au géant américain Ford qui, comme GM, connaît actuellement de grosses difficultés.

La Chine, mais aussi l'Inde et le Brésil, sont de plus en plus présents dans les régions du monde où il est stratégiquement important de contrôler les ressources rares et non renouvelables, telles les minerais et les hydrocarbures. La Chine utilise ses programmes d'aide économique internationale comme un moyen pour s'affirmer dans les pays les plus pauvres qui recèlent d’importantes ressources naturelles, particulièrement en Afrique. Ces nouveaux rivaux lancent un défi aux États-Unis comme à l'Union européenne. Quant à la Russie, elle effectue son retour sur la scène internationale précisément en raison de ses énormes ressources naturelles. Lukoil et Gazprom, par exemple, ont étendu leurs activités en Europe en profitant à la fois de la grande dépendance de l'UE vis-à-vis des approvisionnements externes en énergie et de l'absence d'une politique énergétique commune.

Le progrès économique remarquable de l'Asie est en train de modifier la hiérarchie de la concurrence dans le monde entier et réduit la capacité des pays occidentaux à fixer les règles du jeu. La redistribution de la puissance économique mondiale a également des répercussions géopolitiques sur les dynamiques économiques et politiques régionales, les alliances militaires, la réforme des IFI, les structures de la gouvernance globale et la lutte pour le contrôle des ressources stratégiques.

Cette perspective géopolitique suggère que l'on peut paraphraser le titre du livre de Michel Albert. En Asie par exemple (excepté en Inde et partiellement au Japon), une forme de capitalisme teintée d'autoritarisme et bâtie sur des structures étatiques prévaut. Ce type de capitalisme s'articule autour de structures corporatistes, de politiques industrielles et de protectionnisme sélectif. On le retrouve également en Russie où l'État contrôle les groupes les plus importants du secteur énergétique. Aussi, il va sans dire que la rationalité économique doit tenir compte d'autres facteurs, dictés par l’intérêt supérieur de l'État. C'est d'ailleurs le cas dans un monde de plus en plus préoccupé par la raréfaction des ressources énergétiques non renouvelables, où le réchauffement climatique impose des compromis complexes lors de l'élaboration des politiques et où la nourriture est elle aussi moins abondante en raison de la pression environnementale.

L'Inde, qui est la plus grande démocratie au monde, ne partage pas le point de vue des Etats-Unis ni de l'Europe au niveau géopolitique. Le fait que l'Inde et les États-Unis soient arrivés à un accord dans le domaine de l'énergie et des armes nucléaires ne modifie en rien l’ampleur de la concurrence entre ces différentes formes de capitalisme, même s’il est possible d’affirmer que les Etats-Unis pourraient tirer parti d’une rivalité croissante entre la Chine et l'Inde. En outre, en ce qui concerne la réforme des IFI et du commerce international, il ne fait aucun doute que l'Inde se rangera aux côtés des autres économies émergentes.

Le monde occidental est et restera dans un proche avenir le bloc le plus puissant économiquement et militairement parlant. Toutefois, les États-Unis ont été affaiblis par leurs déficits externes et le coût prohibitif de leurs interventions militaires en Irak et en Afghanistan. La crise financière qui s'accentue outre-Atlantique soulève de grandes inquiétudes quant à la gouvernance des entreprises : dans ce domaine, la sous-réglementation, une supervision déficiente et une croyance aveugle dans les vertus autorégulatrices des marchés (parfois appelé » le « fondamentalisme de marché ») deviennent problématique. Comme tout cela doit sembler ironique aux Asiatiques que le monde occidental abreuva de sermons après la crise financière qu'ils traversèrent il y a environ 10 ans !

De même, l'Union européenne éprouve de grandes difficultés à gérer la complexité de ses institutions et de ses politiques. Au même moment, la Chine et d'autres pays asiatiques progressent à grande vitesse sur les plans économique et technologique, une tendance qui va sans doute se poursuivre au cours des deux prochaines décennies, même si cet essor économique pourrait subir temporairement le contrecoup des difficultés économiques que traversent les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, l’Europe. Moscou utilise sa puissance financière pour jouer à nouveau dans la cour des grands. Ces dynamiques sont de plus en plus frappantes si on les examine avec en toile de fond la course aux ressources naturelles rares, les complexités de la situation au Moyen-Orient, ainsi que les rivalités dans la région de la Mer Caspienne et en Afrique.

Certaines démocraties néolibérales sont, elles aussi, tentées par des modes d’intervention autoritaires de l’Etat dans l'économie et la société. Cette position traduit une peur du terrorisme, ainsi que le besoin de combattre les effets du réchauffement global et de sécuriser les approvisionnements énergétiques. Le débat américain sur les implications du Patriot Act et ses échos dans les États membres de l'Union européenne est plutôt éloquent à cet égard. L'essor du nationalisme économique peut également être vu sous ce jour.

Partout dans le monde, on assiste à la résurgence d'un paradigme politique qui considère l'action de l'État comme un moyen optimal pour atteindre des résultats. Des mesures typiques d'une économie de guerre pourraient donc proliférer au cours des années à venir, spécialement dans des circonstances qui requièrent des réponses rapides et la mobilisation immédiate de ressources importantes. En outre, l'aggravation de la crise financière actuelle donne raison à ceux qui depuis longtemps avaient mis en garde contre le fondamentalisme des marchés. Cette crise renforce le pragmatisme et les politiques qui ne confondent pas des marchés libres avec des marchés complètement déréglementés.

Le capitalisme a remporté la Guerre froide et a vaincu le système communiste. Cependant, rien ne garantit la victoire de la démocratie libérale, pour reprendre le terme employé par Fareed Zakaria pour décrire le monde occidental. En outre, la concurrence entre les différents types de capitalisme possède une dimension géopolitique majeure, et l'avenir de la gestion de la relation transatlantique est une préoccupation cruciale.

Les réformes susceptibles de revitaliser les économies occidentales revêtent elles aussi une grande importance. L’UE a répondu à ces questions politiques vitales par l’adoption de l’agenda de Lisbonne, mais les priorités qui y sont définies semblent avoir déjà été dépassées par l’importance accordée à l'impact du réchauffement global et au besoin de sécuriser les ressources énergétiques.

En résumé, le déclin relatif de la puissance économique des États-Unis et de l'Europe dans l'économie mondiale semble inévitable, en termes de PIB, de production industrielle et de commerce international. Toutefois, ce phénomène décrit par la politologue Nicole Gnesotto comme une "impuissance croissante de l'Occident" pourrait s'accompagner de l’essor de ce qu’on appelle la puissance douce (soft power) de l’Europe dans le monde, spécialement si de nouveaux pays rejoignent la famille des démocraties libérales. Cette thèse est au diapason de l’idée d’une "troisième vague de démocratisation" développée par Samuel Huntington.

L'expansion du soft power occidental aurait pour corollaire une plus grande préoccupation pour les enjeux globaux (comme le réchauffement de la planète et le commerce international), une participation accrue des puissances globales émergentes (Chine et Inde) dans la gestion des "zones sensibles" du monde et enfin le réexamen des valeurs morales qui ont apporté la prospérité économique et l’émancipation politique aux citoyens ordinaires au cours de l'histoire moderne. Ce processus exige une réelle attention aux inquiétudes du reste du monde.


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samedi, 04 février 2012
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