Le Président Sarkozy a réussi à contrarier un grand nombre de personnes avec sa proposition de nouveau contrat entre l’Union européenne et les pays méditerranéens. Eduard Soler i Lecha rappelle les tentatives précédentes pour établir un partenariat entre l’Union européenne et la Méditerranée et affiche un optimisme prudent pour le sommet de Paris prévu pour juillet
Au cours des premiers mois de 2008, la Méditerranée est devenue un élément clef de la politique étrangère européenne. Tout a commencé en février 2007, quand Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence, critiqua dans un discours prononcé à Toulon les résultats du processus de Barcelone, un accord conclu en 1995 entre l’Union européenne et les pays méditerranéens pour développer un partenariat économique et politique. M. Sarkozy suggérait qu'une "Union méditerranéenne" soit créée pour rassembler tous les pays du pourtour méditerranéen. Ce qui aurait pour effet, bien sûr, d’exclure la plupart des États membres de l’Union européenne.
Le soir de sa victoire électorale, le nouveau Président français déclarait que le projet d’Union méditerranéenne serait l’une de ses priorités en matière de politique étrangère. Pourtant, personne ne semblait connaître les détails de l’initiative de M. Sarkozy et il restait beaucoup de points d’interrogation sur la structuration de cette nouvelle Union, les pays qui seraient invités à la rejoindre, comment elle fonctionnerait et comment elle s’intégrerait dans le cadre des politiques et partenariats régionaux existants tels que, notamment, le processus de Barcelone et la Politique européenne de voisinage.
En décembre dernier, le projet fut renommé "Union pour la Méditerranée" et certains détails furent précisés. La France prévoyait, à ce stade, d’y intégrer les pays du pourtour méditerranéen en qualité de membre à part entière, d'organiser des sommets réguliers et de mettre en place des institutions. Son objectif principal serait de lancer des projets dans des domaines tels que l’environnement, l’énergie, les infrastructures et la protection civile, tandis que les milieux d’affaires seraient encouragés à investir dans ces projets. Tous les pays membres, ainsi que des pays tiers et des organismes régionaux ou internationaux, seraient admis à participer à ces projets, même si seul un petit nombre d’États serait requis pour mettre en œuvre chaque projet.
L’initiative française a éveillé les soupçons aussi bien en Europe que dans les pays méditerranéens, même si elle a en même temps suscité certaines attentes. C’est l’Italie qui a fait montre du plus grand enthousiasme parmi les pays européens. Par la suite, l’Espagne a accepté l’initiative, tout en insistant sur le fait qu’elle ne devait pas remplacer le processus de Barcelone mais plutôt l’accompagner. L’Allemagne et les pays d’Europe du nord ont exprimé leur malaise de n’avoir pas été inclus tandis que le Royaume-Uni exprimait sur la viabilité du projet. La Commission européenne a, quant à elle, relevé avec un air soupçonneux que la plupart des projets suggérés par le président français étaient déjà en cours de réalisation au sein du processus de Barcelone.
La Turquie a souligné qu’elle n’accepterait pas l’Union méditerranéenne comme une alternative à son entrée dans l’Union européenne. L’Égypte a accepté de travailler avec la France sur un programme de travail commun. La Libye et la Tunisie ont réagi de manière positive puisque le projet ne semblait inclure aucune conditionnalité politique. L’Algérie a réservé son jugement. Le Maroc a apprécié l’intérêt de la France pour les questions méditerranéennes tout en remarquant que sa priorité est d’obtenir un "statut avancé", un accord pour améliorer ses relations économiques avec l’Union européenne. Les pays du Proche-Orient se sont peu intéressés à la proposition française.
Le style très personnel de M. Sarkozy, et notamment le fait qu’il ait annoncé sa proposition avant de chercher des soutiens et les moyens de la mettre en œuvre, n’a pas aidé à créer un consensus. Il a sous-estimé le malaise allemand face à cet exemple d'unilatéralisme français : le président français pensait que la Méditerranée représentait une question mineure aux yeux de Berlin.
C’est la résistance du gouvernement allemand (et particulièrement celle de la chancelière Angela Merkel) qui a forcé M. Sarkozy à sérieusement revoir sa proposition. Dans une ambiance tendue marquée par la détérioration des relations franco-allemandes, les deux dirigeants européens se sont rencontrés le 3 mars et ont décidé de présenter une proposition bilatérale pour une Union méditerranéenne à la réunion du Conseil européen dix jours plus tard.
Cette rencontre a permis l’européanisation de la proposition française. Son nom a été une nouvelle fois changé pour devenir le Processus de Barcelone: Union pour la Méditerranée, preuve suffisante d’un déplacement de centre d'intérêt. Il a donc été décidé que tous les États membres de l’Union européenne seraient invités à participer au sommet de Paris le 13 juillet. Enfin, la Commission européenne a été chargée de soumettre des propositions pour le développement de cette étape dans les relations euro-méditerranéennes. Reste maintenant la grande question de savoir s’il ne s’agit que d’un changement de nom superficiel ou pas.
Le mérite de la proposition française est d’avoir attiré l’attention sur la Méditerranée et sur le processus de Barcelone qui avait été éclipsé (mais pas complètement remplacé) par la Politique européenne de voisinage. Le développement, les libertés et la sécurité de la zone méditerranéenne sont d’une grande importance pour les intérêts européens.
La proposition originale de M. Sarkozy aurait mis en danger la cohérence de la politique méditerranéenne de l’Union européenne. Elle aurait pu susciter des contradictions dans certains domaines, notamment les droits de l’Homme, ce qui aurait pu déboucher sur une dispersion injustifiée des efforts politiques et financiers. La responsabilité de la sélection des projets n’avait pas été clarifiée ni d'ailleurs les critères qui seraient utilisés pour leur sélection. Et il était injuste d’exclure des pays tels que l’Allemagne et les pays scandinaves, qui ont fortement contribué à la politique méditerranéenne de l’Union européenne.
Malgré tout, la proposition française contenait plusieurs points intéressants qui devraient être pris en ligne de compte lors des préparatifs du sommet à venir. Notamment, l’institutionnalisation. Après des années d'attente, il semble que le temps soit venu de créer un secrétariat de l’UE et une coprésidence. Cela ne sera pas une tâche aisée. La Commission européenne pourrait se voir privée de certaines tâches. Les Arabes et les Israéliens pourraient émettre des objections. Un État arabe accepterait-il d’être représenté par un coprésident israélien et vice versa? Dans la désignation de deux organisations, une logique bureaucratique ne devrait pas s’imposer finalement sur une logique politique et les relations euro-méditerranéennes ne devraient pas être l’otage du conflit arabo-israélien.
On pourrait traiter le second point en travaillant de manière multilatérale, mais sans que tous les États membres du processus de Barcelone aient besoin de participer à chacun de tous les projets. Dans certains cas, il se pourrait que seuls les pays du pourtour méditerranéen ou les pays d’une zone géographique plus petite (par exemple, la Méditerranée occidentale) soient intéressés dans la mise en œuvre d’un projet spécifique. Ce que l'Union européenne appelle dans son jargon les "géométries variables". Un manque de consensus entre les 39 membres du processus de Barcelone ne devrait pas représenter un obstacle à l’intensification de la coopération. Mais pour prévenir tout sentiment d'exclusion sur un projet spécifique, la nouvelle Union devrait impliquer un minimum d'États participants et rester ouverte à tout nouveau pays souhaitant y collaborer.
Par le passé, il faut bien le dire, la politique méditerranéenne de l’Union européenne n’a pas répondu aux attentes. En 1995, au moment de son lancement, le partenariat euro-méditerranéen a été affecté par les tensions du Moyen-Orient. Plus tard, il a pâti du constat que les objectifs définis dans l'ambitieuse déclaration qui accompagnait le processus de Barcelone n’avaient pas été atteints. C’est en 2005, lors de "l’Année de la Méditerranée", dix ans après le début du processus de Barcelone, que s’est tenu le premier sommet des chefs d’État euro-méditerranéens. Malgré tout, si le sommet raviva quelque peu l’intérêt pour les affaires euro-méditerranéennes, cette embellie fut de courte durée. En 2008, nous vivrons peut-être une situation similaire.
Si on compare les relations euro-méditerranéennes à une automobile, la conduire à la destination voulue dépendrait de trois facteurs. La première est la compétence du conducteur (soit, la détermination politique des leaders européens et méditerranéens à conclure des accords). Ensuite, l’automobile doit avoir le réservoir suffisamment rempli (le financement des projets). Et finalement, la météo doit être appropriée pour le voyage (les tensions du Moyen-Orient ne doivent plus, une fois de plus, ruiner les efforts déployés en vue de créer une région méditerranéenne pacifiée, plus démocratique, plus prospère et mieux intégrée).
Ce dernier point ne dépend pas de l’Union européenne et l’on sait bien que la météo est difficilement prévisible. L’enjeu est, cette fois, de tenter un nouvel essai, avec de meilleurs instruments et de meilleures ressources.