On parle d’intérêts "géopolitiques" lorsqu’on veut mettre en exergue l’influence de la géographie dans la formation de ces intérêts. Charles de Gaulle et Winston Churchill en ont d’ailleurs convenu un jour: "Quoiqu’on fasse et quoiqu’on dise, la Grande-Bretagne est une île, la France le promontoire d'un continent et l'Amérique un autre monde". Tous deux étaient conscients que la Manche constituait depuis des siècles un formidable obstacle géopolitique empêchant tout partage d’intérêts durable entre la Grande-Bretagne et la France. Si la Manche fut une telle barrière, forger des liens transatlantiques durables semble d’autant plus invraisemblable.
Autrement dit, il est de ce point de vue peu probable que les liens géopolitiques transatlantiques communs perdurent. Par ailleurs, l'UE et les Etats-Unis étant les deux espaces économiques les plus riches et les plus puissants de la planète, ils sont condamnés à rivaliser, même s'ils sont alliés. Ainsi que l’observait le jeune de Gaulle dans les années 1920, il est improbable qu’un équilibre des pouvoirs se maintienne alors que les petits veulent devenir grands, que les forts veulent dominer les faibles, et que les anciens veulent survivre.
L'histoire récente semble contredire le réalisme géopolitique de de Gaulle. Ainsi, durant la plus grande partie du XXe siècle, les Etats-Unis et une partie de l'Europe étaient unis par un solide intérêt commun. Ils avaient un ennemi commun – l'Allemagne, puis la Russie – qui était aussi européen. Ce partage transatlantique d’un intérêt géopolitique commun se faisait donc contre une partie de l'Europe. La grande alliance des temps de guerre fut une affaire essentiellement anglo-saxonne, revêtant peu d’intérêt pour la population polyglotte américaine et peu susceptible de durer. Par contre, l'alliance forgée lors de la guerre froide était plus globale et se poursuit à ce jour. Elle s'est étendue jusqu'à inclure l'Allemagne, l'Europe méridionale et finalement l'Europe de l'Est, suscitant l’intérêt d’un grand nombre de groupes ethniques américains.
"L'Europe libre" de la Guerre froide a donc contribué à unifier les Américains. Elle s’ajustait aussi parfaitement à l'idée d'un monde bipolaire idéologiquement divisé en deux grandes puissances, ce qui n’est pas sans rappeler les théories géopolitiques classiques qui divisent le monde en un bloc continental eurasiatique et une ceinture périphérique maritime, en une autarcie eurasiatique pratiquant le libre échange et le reste du monde à la merci du plus offrant. Dans cette grande construction géopolitique, les pays d'Europe de l'Ouest et centrale formaient un "Occident" dominé par les Etats-Unis, et les plus importants des intérêts géopolitiques de l’Europe et des Etats-Unis pouvaient en grande partie être considérés comme identiques.
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QUESTION D'OPINION
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Les Etats-Unis touchent le fond en Europe...mais pas en Afrique
Personne ne s’étonne de l’hostilité de la "rue arabe" à l’encontre du gouvernement américain en raison de l'Irak et du conflit israélo palestinien, mais qui aurait cru que les pays européens auraient une opinion encore plus négative des Etats-Unis?
C’est ce que révèle une enquête Gallup conduite dans 139 pays. Elle montre que l'administration Bush est surtout impopulaire parmi ses alliés traditionnels. En Espagne, seuls 6% approuvent le leadership américain (il s’agit du plus faible taux d'approbation au monde), derrière Chypre (7%), la Belgique et l'Allemagne (8%) et la France (9%). Il n'y a qu'aux Émirats Arabes Unis (7%) et en Arabie Saoudite (9%) que ce soutien est aussi faible dans les pays musulmans.
En revanche, le taux moyen d'approbation dans les pays d'Afrique subsaharienne est de 62%. On observe les plus forts taux de soutien en République centrafricaine (92%) et au Malawi (87%). Par ailleurs, concernant l’Asie, c’est au Cambodge que les Etats- Unis restent très populaires (85%).
Il est, en outre, intéressant de constater que les Allemands expriment le même niveau d’approbation pour le gouvernement russe que pour l'administration Bush. La Belgique, elle, compte une plus forte proportion de personnes approuvant Moscou (10%) que Washington (seulement 8%).

http://www.gallupworldpoll.com/
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Tandis que la Guerre froide rassemblait les Américains, elle alimentait les tensions entre Européens. Dans une Europe bipolaire, l'idée même d'une Europe "centrale" était superflue, mais la Mitteleuropa n'a jamais totalement disparu de la conscience européenne. En Allemagne de l'Ouest, un courant certes minoritaire mais persistant était favorable à une plus grande neutralité à l'égard des grandes puissances, avec l'espoir que les Soviétiques renonceraient à l'Allemagne de l'Est. Au fur et à mesure que le contrôle impérial soviétique s’est affaibli, l'intérêt géopolitique allemand en faveur de la détente s’est accru. L'intensification des échanges commerciaux et culturels a contribué à l'émergence d'une nouvelle identité "paneuropéenne" pouvant faciliter la réunification de l'Allemagne. Au même moment, le général de Gaulle favorisait la détente à sa manière en défendant une vision géopolitique "désatlantisée" d'une "Europe de l'Atlantique à l'Oural". En 1967, il pensait qu'une Russie réformée, dépourvue de ses conquêtes asiatiques, finirait par rejoindre l'Europe. Ces idées franco-allemandes inquiétèrent les Américains qui prônaient leur propre version de la détente, selon laquelle l'URSS et les Etats-Unis stabilisaient leurs relations et préservaient ainsi le statu quo en Europe.
Au même moment, les pays d'Europe de l'Ouest s'engageaient davantage dans une politique révisionniste en construisant leur propre bloc politico-économique régional, c’est-à-dire la Communauté économique européenne, devenue l’Union européenne. Toutefois, à bien des égards, et même s’il établissait les bases institutionnelles d’une identité collective, il semble que ce bloc complétait le système atlantique plutôt que de s’y opposer. Tant que durait la Guerre froide, les pays d'Europe de l'Ouest n'avaient aucun intérêt à s'affranchir du protectorat atlantique. Et devenant de plus en plus compétitifs sur le plan économique, ils étaient de moins en moins favorables au protectionnisme. Américains et Européens ont largement investi dans leurs économies réciproques.
En 1991, l'effondrement de l'Union soviétique provoqua une redistribution totale des cartes géopolitiques. L'alliance transatlantique s'apparente désormais à un vieux concept devant faire face à de nouvelles réalités et les intérêts des Américains et des Européens sont largement redéfinis. Commençons par l'Europe: sans une présence massive de l'armée soviétique au centre de l'Allemagne, l'Europe ne se caractérise plus par la coupure entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest. La Mitteleuropa est donc rétablie et l'Allemagne réunifiée. L'Europe de l'Ouest passe du statut de "communauté" à celui d'"Union". L’Union soviétique s’étant effondrée d’elle-même, les pays d'Europe de l'Ouest ont désormais moins besoin de la protection américaine, et les analystes se mettent à prédire la mort de l’OTAN. Mais ceux-ci ont sous-estimé l'influence de la "nouvelle Europe", cet ensemble de pays qui, ayant vécu sous le joug soviétique, continuent de craindre la Russie et voient en l'adhésion à l'OTAN le meilleur moyen d'assurer leur indépendance. Après la Guerre froide, voulant préserver l'OTAN et soucieux de ne pas abandonner le modelage de l'Europe à l'UE, les Etats-Unis se montrent très favorables à l'élargissement de cette organisation ce qui n'est pas sans contrarier les Russes. Ceux-ci tentent de réaffirmer leur ancienne domination régionale et par là renforcent le désir de leurs voisins de se faire protéger par les Américains. Dans une certaine mesure, ces réactions et contre-réactions ont recréé le système bipolaire de la Guerre froide, mais avec une zone russe bien plus réduite.
Quant aux Américains, ils cherchent de plus en plus avidement à transformer l'OTAN, alliance régionale défensive, en une force d'intervention internationale. Et les pays européens se sont ainsi retrouvés à envoyer des troupes en Irak et en Afghanistan. Cette évolution de l'OTAN est liée à un changement plus fondamental du point de vue géopolitique américain. Au sein de l’élite politique américaine, la fin de l'Union soviétique a encouragé l’émergence d’une vision "unipolaire" des intérêts et de la position des Etats-Unis sur la scène internationale. Une tendance qui s’est encore accrue lorsque, suite au 11 septembre, le gouvernement Bush a tenté d’établir son hégémonie unilatérale dans le monde dans le cadre d’une "guerre contre la terreur". Cette large redéfinition de l'identité géopolitique américaine a suscité une inquiétude grandissante au sein de la "vieille Europe". L'invasion de l'Afghanistan fut assez largement considérée comme justifiée, vu les rapports entretenus par le régime des Talibans avec les terroristes du 11 septembre, mais l'invasion anglo-américaine de l'Irak créa une rupture entre les Etats-Unis et la France et l'Allemagne, ses deux principaux alliés sur le continent. En effet, ces deux pays – avec l'appui, au Conseil de sécurité, de la Russie et de la Chine –- refusèrent de soutenir une résolution de l'ONU qui aurait légitimé l'invasion. Un grand bloc eurasiatique a émergé et s'oppose aux prétentions hégémoniques américaines. Ces manœuvres préfiguraient, si ce n'est un déplacement tectonique des alignements géopolitiques, du moins une nouvelle fluidité dans les relations géopolitiques.
L'efficacité de la résistance franco-allemande à l'hégémonie américaine a toutefois été fortement limitée par les réactions des autres pays européens. Ainsi, Tony Blair, alors Premier ministre de Grande-Bretagne, fit de son mieux pour raviver cette relation si particulière que son pays entretenait avec les Etats-Unis à l'époque de Churchill. Et l'Italie, l'Espagne et une majorité de pays de la nouvelle Europe s’alignèrent sur l'attitude britannique. Le couple franco-allemand ne pouvait désormais plus prétendre parler au nom de l'UE. Soudain, les projets européens de Politique étrangère et de sécurité commune et d’une meilleure coopération en matière de défense perdaient tout leur crédit. Et pourtant, il semble que, tout doucement, l'Europe renforce sa cohésion dans son opposition à la politique et aux ambitions unipolaires américaines.
Dans la plupart des pays européens, l'opinion publique était dès le début fermement opposée à la guerre en Irak. En Italie et en Espagne, les gouvernements qui ont soutenu l'invasion américaine ont vite cédé leur place. De nombreux sondages européens ont révélé une stupéfiante chute de popularité des Etats-Unis, parallèlement au déclin de la puissance militaire américaine. En Afghanistan et en Irak, les premières victoires furent aisées, mais les guérillas qui s’ensuivirent détériorèrent la situation. Les forces armées américaines s’étaient clairement trop dispersées, et les Européens étaient peu disposés à leur venir en aide. L’unité de la diplomatie européenne s’est consolidée tandis que la perspective d'une attaque américaine contre l'Iran poussait la Grande-Bretagne à se joindre à la France et à l'Allemagne pour persuader les Américains d’y renoncer. A nouveau, la Russie et la Chine se trouvaient du côté européen au Conseil de sécurité.
Après sa réélection en 2004, Bush s'est montré plus conciliant. Le départ de Tony Blair a accru son isolement diplomatique, les changements de gouvernement à Berlin et à Paris n'apportant que des améliorations superficielles. Quant à l’OTAN, tant les Américains que les Européens semblaient de plus en plus ne plus y croire, la dégradation des structures financières et des conditions économiques incitait à limiter les interventions américaines dans le monde de manière plus stricte. Mais les Européens ont mis leurs critiques en sourdine, espérant que les élections américaines de 2008 débouchent sur un gouvernement plus traditionnel et moins aventureux. Européens et Américains avaient amplement démontré leur capacité à se nuire, et personne n’avait envie de risquer la confrontation directe.
Il est difficile de prédire où nous mènera cette étrange détente transatlantique version 2008. A ce stade, il semble clair que les intérêts géostratégiques américains et européens ne coïncident pas automatiquement en toute harmonie. Les Européens ne partagent pas la vision stratégique de l'équipe Bush et les Etats-Unis ne peuvent lui donner une suite heureuse sans un appui européen. Les raisons de la défection européenne sont éminemment géopolitiques. Pour sa sécurité et sa prospérité, l’Europe se doit d’entretenir de bonnes relations avec ses voisins russes à l’est et musulmans au sud. De plus, outre le fait qu’ils représentent des marchés en pleine expansion et des opportunités d’investissements, ceux-ci lui livrent également matières premières et énergie. L'Europe doit aussi maintenir de bonnes relations avec le monde musulman pour sauvegarder sa propre stabilité intérieure. Il n'est guère surprenant que beaucoup d'Européens estiment que la politique américaine se met ces régions à dos. Si l’Europe, militairement dépendante des Etats-Unis, soutenait cette politique, elle se mettrait donc en danger. Les Européens préfèrent donc être livrés à eux-même, ce qui leur offre plus de chance de s'entourer de gouvernements coopératifs prônant la prospérité et l'harmonie. Ils craignent en effet d’être les premières victimes d’une politique américaine générant de violents conflits insolubles qui laissent supposer l’amorce d’une guerre des civilisations. Autrement dit, de ce point de vue, les Etats-Unis sont, pour l’Europe, un problème plus qu'une solution. Dans ce contexte, l'alliance transatlantique survit davantage pour des raisons d'inertie que d'intérêts communs, ce qui ne peut qu’entraîner des conséquences malencontreuses.
Au cœur du problème, les différences transatlantiques s'enracinent dans des lectures contradictoires de récentes tendances historiques. Pour les élites politiques américaines, qui projettent au niveau global leur modèle continental, l'écroulement de l'Union soviétique ouvrait la voie à l’hégémonie mondiale des Etats-Unis, condamnés à devenir le centre fédéral d’un monde globalisé. Les Européens tendent à rejeter cette vision unipolaire et envisagent plutôt un monde pluriel comportant plusieurs pouvoirs importants. Quant à la manière d'organiser un monde de ce type, ils pensent naturellement à leur modèle d'après-guerre. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les Européens ont construit dans leur propre région une confédération régionale comprenant des éléments fédéraux, une superstructure constitutionnelle qui engage les Etats-nations souverains à coopérer. Pour beaucoup d’Européens, cette Union hybride est une invention constitutionnelle qui a un grand potentiel et nécessaire pour évoluer vers un système pacifique. Un point de vue bien éloigné de la vision géopolitique du gouvernement Bush, aujourd’hui profondément ancrée aux Etats-Unis. Plusieurs générations d’américains n’en ont d’ailleurs jamais connu d’autres.
Est-il encore possible de restaurer l'ancienne harmonie transatlantique? Il se peut qu’une vigoureuse résurrection de l'impérialisme russe ou une guerre des civilisations avec le monde musulman constitue une telle menace que l'Europe, effrayée, cherche à se protéger et redevienne dépendante des Etats-Unis comme au temps de la Guerre froide. Mais ce n’est pas une perspective qui la fait sauter de joie. Elle tâche bien sûr de ne pas se mettre les Etats-Unis à dos, mais cherche surtout à construire de bonnes relations de coopération avec ses voisins régionaux. Dans la mesure où la vision hégémonique américaine contrecarre ces plans, il est probable que l'Atlantique sera considéré comme une barrière.
Certes, les Etats-Unis pourraient redéfinir leur rôle dans le monde. On ne peut pas dire que les événements aient ratifié leurs attentes unipolaires. Ces dix dernières années, leur politique s'est même soldée par un échec et a affaibli plutôt que renforcé le pays. Et ils rencontrent une forte opposition au sein même de la population américaine. Peut-être les Etats-Unis se pencheront-ils sur une définition plus modeste de leurs intérêts, et regarderont-ils d’un meilleur œil le besoin d’une Europe forte. Finalement, les Européens n'ont pas le monopole du constitutionnalisme. Les Américains ont leur propre tradition constitutionnaliste, ainsi qu'une longue et fructueuse expérience de la coopération internationale. Mais après l'effondrement de l'Union soviétique, les Etats-Unis semblent avoir perdu leur chemin. Quelque chose a cloché au sein de leur système d’équilibre des pouvoirs, et la République s'est transformée en Empire.
De manière plus générale, l’évolution récente des Etats-Unis nous enseigne que l'équilibre des pouvoirs à l'intérieur d'un pays nécessite un équilibre du même type à l'étranger. De nos jours, bien trop de pouvoirs sont concentrés à Washington que pour rester sous le contrôle d’une structure constitutionnelle entièrement nationale. La construction d’un système étatique équilibré à l’échelle régionale fut le grand succès de l'Europe d'après-guerre, et l’aide des Etats-Unis a largement contribué à sa mise en oeuvre. Il est peut-être temps pour l'Europe de rendre la pareille. Après tout, l’"équilibrage" est indispensable et, entre amis, a plus de chances de réussir. L'Europe trouvera-t-elle la volonté, les moyens et la confiance nécessaires pour être à la hauteur de la tâche ? Pas sûr. Mais il est clair que si elle veut renforcer sa cohésion et sa puissance et s’entendre avec ses voisins, elle ne pourra s'accommoder d'une alliance transatlantique proche avec des Etats-Unis aspirant à l’hégémonie mondiale.