Les dirigeants européens semblent avoir reçu le message: le "Non" irlandais au traité de Lisbonne dépasse les frontières de l’Eire et symbolise la méfiance que suscite, partout en Europe, l’Union européenne. C’est pour cette raison apparemment que le Conseil européen a indiqué que Dublin pourrait revenir en octobre avec des idées pour sortir de l’impasse. Le Conseil ne veut pas tenir l’Irlande à l’écart, mais les dirigeants européens doivent également aborder plus largement cette question afin de dissiper les craintes de l’opinion à propos de l'orientation future de l'Europe.
Il serait plus facile pour les dirigeants politiques de blâmer les électeurs qui ont dit no, nej, nee et non aux divers référendums sur les propositions de réforme de l'Union européenne. Mais un examen plus approfondi des raisons du refus des Danois, des Français, des Néerlandais et des Irlandais révèle des similitudes frappantes. Les Danois ont rejeté le traité de Maastricht en 1992 parce qu’ils s’inquiétaient de la proposition de citoyenneté européenne qu’ils percevaient comme un abandon de leur citoyenneté nationale. En 2005, ils ont rejeté la constitution pour l’Europe essentiellement parce qu’ils craignaient qu’elle ne remplace leur constitution nationale. Les résultats irlandais semblent suggérer que la crainte de l’inconnu a joué un rôle tout aussi décisif.
|
QUESTION D'OPINION |
|
Les électeurs irlandais: qui s’est abstenu et pourquoi
Lors d’un sondage de l’Eurobaromètre mené auprès de deux mille Irlandais immédiatement après le récent référendum sur le traité de Lisbonne, deux tiers (67%) des personnes interrogées ont répondu que la campagne en faveur du "Non" avait été plus convaincante, et ce point de vue était même partagé par une majorité de partisans du "oui" (57 %). Plus de la moitié de la population interrogée a affirmé s’être seulement décidée en faveur du "Oui" ou du "Non" dans les dernières semaines de la campagne, et 15% se sont décidés le jour même.
Plus de la moitié des Irlandais qui n’ont pas voté lors du référendum ont déclaré l’avoir fait parce qu’ils ne comprenaient pas les enjeux, et plus de la moitié de ces derniers (54%) ont ajouté qu’ils auraient aimé être davantage informés par le gouvernement irlandais.
Ce sont les jeunes électeurs irlandais qui affichent le taux d'abstention le plus élevé: le groupe des 18-24 ans enregistre plus de deux fois plus d’abstentions que celui des plus de 55 ans (64% contre 31%). Moins de la moitié des étudiants ou chômeurs interrogés ont voté (respectivement 40% et 49%), contre une proportion plus élevée que la moyenne parmi les indépendants (61%) et les retraités (67%).
D'un groupe d’âge à l'autre, les résultats diffèrent fortement: près des deux tiers des 18-24 ans (65%) ont voté "Non" au référendum, contre moins de la moitié (42%) des plus de 55 ans.


http://www.gallupworldpoll.com/
|
Les adversaires de ces diverses propositions européennes ont réussi à exploiter ces craintes sans vergogne. Ils ont proclamé que l’Union européenne deviendrait un "super État", sorte de monstre antidémocratique. Les défenseurs du traité de Lisbonne n’ont pas été en mesure de dissiper ces accusations, poussant de la sorte des masses de citoyens dans le camp du "Non".
Il n’est nul besoin d’une boule de cristal pour prédire que les adversaires de l’intégration européenne continueront à tenir le haut du pavé tant que le Conseil européen ne pourra réfuter leurs allégations. Et pourquoi celui-ci ne s’en montre-t-il pas capable? Tout simplement parce qu’il ne s’est pas encore mis d’accord sur la réponse à apporter.
Les chefs d’Etat et de gouvernement qui forment le Conseil européen sont enfermés dans un débat sur la "finalité" de l’Union européenne, c’est-à-dire sur la direction que prendra l'Europe à long terme. C’est un débat qui dure depuis le début de l’intégration européenne, et personne ne sait, à ce jour, si le processus européen débouchera sur une fédération, une sorte d’États-Unis d’Europe, ou sur une confédération au sein de laquelle les États-nations resteront la source suprême de souveraineté.
Le traité de Rome a esquivé ce débat fondamental en déclarant qu’il visait à créer une "union toujours plus étroite entre les peuples européens". Cette formule, sacralisée dans le préambule du traité de 1957, a bénéficié d’une longévité miraculeuse. Les politologues parlent même du "paradoxe de la finalité", un terme assez étonnant qui indique que l’intégration peut uniquement progresser tant que le but à long terme reste un non dit.
En termes pratiques, cependant, le concept de souveraineté nationale en Europe a déjà connu un changement radical. Chaque État est trop petit pour protéger individuellement ses intérêts nationaux. Aussi, l’Union européenne est-elle devenue la condition nécessaire à la survie des États européens au XXIe siècle.
Aujourd’hui, l’Union européenne n’est pas simplement composée d’États, mais aussi, et il ne s’agit pas d’une simple nuance, de citoyens. Au début, les individus étaient soumis à des règles européennes communes. Puis, leurs droits ont peu à peu été étendus, contribuant à fonder une citoyenneté commune en Europe qui s’est ajoutée, sans la supplanter, à la citoyenneté nationale. Ce concept a été introduit de manière formelle par le traité de Maastricht et a mûri dans la décennie qui a suivi, notamment grâce à la Charte des droits fondamentaux adoptée en 2000. Quand la Charte a été confirmée par le traité de Lisbonne, cette forme de citoyenneté est devenue un élément essentiel de l’Union.
Cette association d’États et de citoyens au sein d’une "organisation de gouvernance" est un nouveau phénomène légal et politique: elle brise le moule classique des relations internationales. Habituellement, les citoyens appartiennent à des États et seuls les États coopèrent au sein d’organisations internationales. Les citoyens sont exclus de ce fonctionnement. Les citoyens des États membres de l’Union européenne se voient cependant accorder également une citoyenneté d’organisation internationale: ils sont citoyens de l’Union européenne elle-même. L’Union européenne n’est donc ni une fédération ni une confédération. Elle crée une entité nouvelle du droit international qui peut être décrite comme une "union de citoyens et d’États membres".
Si les leaders européens pouvaient promouvoir l’Union sous cet aspect, ils pourraient commencer à dissiper un grand nombre des craintes exprimées par le peuple irlandais et bien au-delà. Ils pourraient expliquer que l’Union ne remplace pas les États membres, pas plus qu’elle ne les noie dans un nouveau super-État. Elle ajoute une nouvelle perspective européenne au monde de demain et apporte des droits aux citoyens tout en respectant totalement leurs identités nationales propres. Cette conclusion permettrait au Conseil européen d’abandonner le débat sur la "finalité" et de présenter ce qui constitue l’essence même de l’Union européenne en termes simples et directs. Cette approche pourrait bien être leur meilleure option pour résoudre le dilemme créé par le résultat du vote irlandais.