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EUROPE
Pourquoi personne n'aime l'Europe (2)
Autumn 2008
par Jorgo Chatzimarkakis
Pour Jorgo Chatzimarkakis MPE, les politiques de l’UE font fausse route et doivent changer de cap de toute urgence. Il poursuit en affirmant qu’il faut se défaire des partis pris nationaux pour céder le pas à un nouveau patriotisme européen

L’Europe en crise? L’opinion publique en paraît persuadée. L’Europe se "vend" toujours aussi mal et les médias n’aiment rien tant qu’exploiter les contradictions, souligner les échecs et les divergences, moquer les impuissances. On peut toujours assurer que les crises sont salutaires, qu’elles attirent l’attention et qu’ainsi l’Europe fait parler d’elle; même des dirigeants politiques réputés "proeuropéens" ne sont pas à l’abri de ce leurre et peuvent tenir ce type de discours.

Ce qui n’a pas de sens! Les gens en ont assez et veulent que l’on contribue moins aux problèmes et davantage aux solutions, mais avant de les trouver, encore faut-il définir précisément les objectifs à atteindre. L’Europe n’est pas en crise, elle est cruellement privée de cap. Au sein de l’Union, nous nous fixons des objectifs trop nombreux, sans disposer des personnalités fortes qui auraient la volonté et la capacité de se battre pour les atteindre.

Si rien ne change, l’Europe foncera tête baissée dans une crise existentielle qui risque, cette fois, d’être la plus importante jamais traversée par le continent depuis les lendemains de la deuxième guerre mondiale et le début du processus d’intégration. L’heure est venue de considérer ce que nous représentons, d’évaluer nos points forts, de passer en revue nos partenariats en vue d’en tirer le meilleur parti. Il est temps aussi de réfléchir à une stratégie et de s’y tenir. Car l’heure du patriotisme européen a sonné.

Les défis globaux de notre planète sont bien connus. Et quoiqu’on ait abondamment parlé de mondialisation en Europe, les réformes nécessaires n’ont pas été entreprises. La stratégie de Lisbonne est symptomatique à cet égard; on se gargarise des résolutions verbeuses et grandiloquentes, qui ne sont pas traduites dans les faits. Les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés sont liés à l’économie, au social, à la culture et à la sécurité. C’est tout cela qui concerne et inquiète au plus haut point les citoyens. Le rejet du traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas a démontré que, de plus en plus, la modernité fait peur aux Européens.
Nous disposons pourtant de tous les atouts pour occuper une place de choix au niveau mondial, mais si nous voulons réussir, nous devons clarifier notre rôle international et être sûrs de la partition que nous voulons y jouer. Je pense que l’Europe devrait avoir pour objectif de devenir la "biozone" du monde – en grec, "bios" signifie "vie" et "zone" désigne un lieu où la vie sous toutes ses formes est respectée, chérie et protégée. Hier, l’Europe fut le berceau et le modèle de la démocratie, de l’État de droit, des droits de l’homme et de la justice sociale, nous devons préserver cet héritage, mais l’Europe devrait aussi devenir la terre des humains jouissant de la meilleure santé et de l’environnement de vie le plus favorable. Autrement dit, elle devrait être la région du monde que tous les autres admirent et envient.

Cela implique que nous retrouvions notre position de leader dans les secteurs de la recherche, des technologies de pointe et de l’industrie. Les sciences du vivant, les technologies de l’information et de la communication et l’industrie pharmaceutique ne sont que quelques-uns des secteurs dans lesquels nous devons occuper la première place pour devenir cette "biozone" idéale. Pourtant, nous risquons bel et bien de perdre notre avance sur le plan scientifique et technologique. Malgré nos bonnes intentions et nos engagements renouvelés nous n’avons guère progressé par rapport aux États-Unis, en matière de recherche et développement ou d’innovation. Même la Chine pourrait bientôt nous rattraper, voire nous devancer dans certains secteurs clés.

Dans la course au savoir, l’Europe doit se battre plus vigoureusement et apprendre à mieux protéger sa propriété intellectuelle. Nous devons replacer l’innovation au centre de nos priorités, car il s’agit du seul moyen permettant de produire des biens et des services de pointe, et de pérenniser le niveau de vie qui est le nôtre.

Ici et là – notamment aux États-Unis – on entend dire que l’Europe accorde trop d’importance à la protection de l’environnement. Il nous semble dès lors plus essentiel que jamais de pouvoir convaincre le plus grand nombre possible d’États de suivre notre exemple. Les pays qui nous ont ravi plusieurs activités industrielles devraient certainement nous emboîter le pas; de la même façon, le seul moyen pour nous d’être compétitifs au niveau mondial sera non seulement de rendre plus écologiques nos méthodes de production, mais encore de convaincre nos partenaires commerciaux d’en faire autant.

En attendant, l’Europe souffre d’une dilution vertigineuse de ses valeurs, tout en ignorant les signes les plus alarmants de stagnation ou d’essoufflement. Plutôt que de moderniser l’enseignement, nous nous sommes contentés de regarder les pays asiatiques réussir ce que nous n’avons pas su faire: au sein de la population active de Corée du Sud, par exemple, quatre personnes sur cinq ont pu bénéficier d’un enseignement secondaire de qualité. Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, des réussites asiatiques dans la transformation de ses travailleurs en dirigeants, ingénieurs et chercheurs à haute valeur ajoutée, dans le même temps où l’Europe semblait s’assoupir sur son taux de natalité en berne, bercée par l’illusion qu’une société moins nombreuse nécessiterait moins d’emplois. Bien sûr, c’est l’inverse qui est vrai: une population vieillissante coûte beaucoup plus cher qu’une société jeune et dynamique.

Nous devons mettre le cap sur une Europe nouvelle, active et féconde, en faisant comprendre sans tarder à tout le monde que nos cadres nationaux sont devenus trop étriqués pour répondre aux grandes questions qui se posent à nous. Si la réussite économique de l’Irlande, de la Finlande, du Danemark ou des Pays-Bas fait figure d’exemple, n’oublions pas que ces "petits" pays ont très clairement bénéficié de leur appartenance à l’Union. L’ "européanisation" a été un processus presque naturel à tous les niveaux du marché, seule la pratique politique n’a pas évolué: aussi mon plaidoyer en faveur d’un patriotisme européen a-t-il pour ambition de nous débarrasser des scories nationalistes et de rejeter la léthargie politique qu’elles nourrissent.

Devenir la "biozone" du monde n’est pas qu’une question de technologie et d’innovations, il s’agit aussi de politique et d’éthique. La démocratie en est une composante fondamentale et nous devons nous demander si nous pouvons atteindre pareil objectif en persistant dans la forme de démocratie pratiquée aujourd’hui au sein de l’Union européenne. Plutôt que de démocratie, il faudrait peut-être parler d’une "médiacratie" déplaisante, en raison de la connivence étroite et malsaine qui lie une classe politique certes démocratiquement élue aux médias, au point que l’opinion publique finit par les assimiler à une seule et même corporation. Les deux groupes dépendent l’un de l’autre et, plutôt que la vérité, cherchent le succès, celui-ci engendrant l’audience pour les médias et les bulletins de vote pour les élus.

Dans une société archi-médiatisée, nous ne pouvons nous faire d’illusion sur la qualité de la couverture des sujets politiques. Les représentants des États membres sont pris au "piège démocratique" et leurs effets d’annonce doivent trop souvent s’adapter à ce que l’opinion veut entendre. En quête du "bon sujet" ou du "bon client", les médias européens se soucient peu de la vérité; ils préfèrent s’intéresser aux hésitations des uns, à l’incapacité ou aux provocations des autres. Trop de journalistes s’appuient commodément sur des clichés et stéréotypes connus de tous, acceptés comme vérités, même lorsqu’ils sont évidemment faux.

Dans ce cercle vicieux, les objectifs à long terme sont souvent sacrifiés au profit d’effets immédiats. Il est temps pour l’Europe de réfléchir à sa stratégie: si nous voulons avoir notre mot à dire sur la scène mondiale et participer aux décisions aux côtés des deux autres géants, nous devrons jouer nos atouts et faire preuve de détermination. Voilà pourquoi nous avons tant besoin d’une nouvelle forme de patriotisme européen. Sans perdre de vue les conséquences de sa dénatalité et de son vieillissement, l’Europe doit garder le cap sur cet objectif: devenir la biozone du monde. À cette condition seulement, l’avenir nous appartiendra aussi.
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