La révolution des roses de Mikheil Saakashvili a promis à la Géorgie la réintégration de ses territoires perdus ainsi qu’une nouvelle vitalité économique. Des "vœux pieux" pour Gerald Knaus et Besa Shahini. Le contrôle des régions séparatistes a été battu en brèche. Quant à la réussite économique, le conflit russo-géorgien représente une sérieuse entrave
Bateau coulé par les forces russes dans le port de Poti, sur la mer Noire. Route principale coupée de Poti à Tbilisi, la capitale. Lignes ferroviaires détruites ou bloquées, trafic aérien suspendu et partout des vagues de populations déplacées, à la recherche d’un abri, sans certitude de rentrer un jour dans leurs villages anéantis.
Chacun se souvient de ces images de désolation qui nous sont parvenues du Caucase du Sud, en août dernier, au moment où l’offensive militaire de la Russie était en train de lui faire prendre un virage brutal dans ses relations avec l’Occident – un "retour au XIXe siècle", d’après l’analyste politique Ivan Krastev, de Sofia. Mais cette courte guerre représente également un tournant décisif pour la Géorgie. L'avenir de cette nation dépendra de la façon dont ses dirigeants politiques – comme l’ensemble de la société géorgienne –, tireront les leçons de cette crise, une fois la pression retombée.
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QUESTION D'OPINION |
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Russie et Géorgie: ce n’est plus le grand amour
Des sondages Gallup montrent que, depuis 2007, les relations entre la Géorgie et la Russie ont viré à l’aigre.
Au printemps 2007, plus de 80% des Géorgiens affirmaient que les relations de leur pays avec la Russie s’étaient dégradées. Parmi les personnes interrogées sur les relations de leur pays avec différents partenaires étrangers, seule une sur dix répondait que les relations avec la Russie étaient restées les mêmes, et moins nombreuses encore étaient celles qui y voyaient une amélioration. Par contraste, les trois quarts affirmaient que les relations Géorgie–Ukraine et Géorgie–États-Unis s’étaient améliorées.
Du côté russe, le même sentiment apparaît. En été 2007, plus de deux tiers des Russes (68%) considéraient que les relations avec la Géorgie avaient empiré.
Malgré cela, en juin 2008, deux mois avant que la Géorgie ne lance son attaque au sol en Ossétie du Sud, une majorité significative de Géorgiens (64%) affirmait qu’il était important d’entretenir "par tous les moyens possibles" de bonnes relations avec leur grand voisin. Ce point de vue était davantage soutenu que dans les sondages des deux années précédentes. En comparaison, seul un Géorgien sur cinq (21%) pensait que la Géorgie devait adopter une position stricte à l’égard de la Russie, contre 32% en 2006 et 2007. En 2008, 1% des personnes interrogées seulement souhaitaient mettre un terme à toute relation avec la Russie.


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Ce n’est pas la première défaite militaire des Géorgiens; son armée a été déboutée dans l’Ossétie du Sud et en Abkhazie au début des années 90, et son président Mikheil Saakashvili a mal misé, en pariant sur une attaque surprise de l’Ossétie du Sud en 2004. Aujourd’hui, avec des conséquences encore plus désastreuses, les "nouvelles" forces armées géorgiennes entraînées par des instructeurs américains apparaissent à nouveau comme incapables de mener une offensive militaire dans les vallées sud-ossètes. La stratégie militaire géorgienne, note l’expert Richard Giragosian dans la revue Jane’s Defence Weekly (15 août 2008), était basée simultanément sur une surestimation de ses capacités – son contingent est composé de quatre brigades d’infanterie légère, combattants professionnels et d’une force de conscrits sous-entraînés – et sur une sérieuse sous-estimation de la riposte russe. Tous les gouvernements européens, mis à part la Russie, reconnaissent l’intégrité territoriale de la Géorgie, mais le consensus est quasiment unanime: en usant de la force comme moyen d’inscrire la question osséto-géorgienne à l’agenda politique international, la Géorgie a commis un redoutable impair.
Beaucoup moins visible, l’agenda politique de la Géorgie a été lui aussi secoué par ces événements, et notamment sur la question des réformes que le président Mikheil Saakashvili a mises en œuvre depuis son accession au pouvoir en 2004. Au moment de sa révolution des roses, ce dernier avait fait deux promesses: réintégrer les "territoires perdus" et consolider l’économie en la débarrassant du fléau de la corruption et de la mauvaise gestion, qui ont laissé la Géorgie dans un état de grande pauvreté. Ces engagements divergents ont toujours été difficiles à mener de concert, ce que les événements d’août sont venus tragiquement attester.
Un rapide retour en arrière, début 2004, montre quatre avancées majeures dans le développement de la politique intérieure. Tout d’abord, le pays a enregistré une hausse significative du revenu par habitant. Au cours des quatre dernières années, la Géorgie a connu un essor économique sans précédent, affichant 9,4% de croissance en 2006. Le revenu réel par habitant est passé de €472 en 2001 à €700 en 2006. Autre constat, les recettes publiques ont décuplé de façon spectaculaire, et les dépenses de l’État ont permis d’amorcer le comblement du déficit passé. Ensuite, la Géorgie a redoublé d’efforts pour tirer parti de ses réformes libérales en créant un climat favorable aux investissements directs étrangers (FDI). Enfin, une nette amélioration a été constatée dans les infrastructures de services publics, depuis le réseau de distribution électrique jusqu’à la collecte d’immondices et au maintien de l’ordre: en 2008, la Géorgie n’est certainement plus un État défaillant.
Se fixer comme objectif "l’appel aux investisseurs étrangers" constitue plus qu’un simple projet parmi d’autres: en Géorgie cette visée s’inscrit au premier rang de la politique de développement. Dans un marché marqué par une production industrielle intérieure très limitée, peu de petites et moyennes entreprises et des taux d’intérêts très élevés (quand ils ne font pas défaut), les entreprises locales peinent à grandir faute d’investissements. Peu de produits géorgiens sont concurrentiels à l’échelle internationale (ou sur le marché domestique). Trop peu de Géorgiens ont des jobs qui leur procurent un revenu monétaire. Plus de la moitié de la population est localisée dans les campagnes, où la grande majorité vit d’une agriculture de survie, sans aucune aide de l’État.
Il en résulte une émigration continue des Géorgiens, accompagnée de surcroît d’une des baisses démographiques les plus alarmantes d’Europe. Toute progression économique, aussi importante qu’elle soit, ne se traduit pas automatiquement par l’amélioration des conditions de vie. Pour le gouvernement de Tbilisi, le défi qui s’annonce reste conséquent: maintenir à la fois la stabilité, le pouvoir démocratique et la croissance soutenue.
La Géorgie a défini un récent programme qui a pour objectif le développement des secteurs du commerce, du tourisme, de la banque et de la finance. Le jeune premier ministre de Géorgie, Lado Gurgenidze, arrivé sur la scène politique il y a moins d’une année, après une carrière dans le monde de la finance, a initié une stratégie qui apparaît comme un gage de bonne gestion. Son premier avertissement est clair: pour contrecarrer son énorme déficit commercial, la Géorgie doit urgemment augmenter ses exportations, qui comptent actuellement pour moins d’un tiers dans le PIB national. Le ministre a établi la liste des secteurs potentiels susceptibles d’y parvenir et il a dit espérer obtenir entre 10-20 milliards de dollars d’investissements étrangers dans les cinq années à venir, ajoutant qu’un tel programme ne pourrait se réaliser qu’à la seule condition "du maintien de la stabilité".
Mais la récente agression de la Russie a fait ressurgir le fameux dilemme de la Géorgie, oscillant entre politique extérieure et développement économique. Jusqu’au printemps dernier, le processus d’ouverture économique de la Géorgie fonctionnait à merveille. Selon une étude sur les tendances économiques, "les revenus extérieurs" ont constitué le plus grand facteur responsable de la croissance de 2006, avec des investissements étrangers d’une valeur de 1,1 milliards de dollars et des transferts de fonds pour 800 millions de dollars. Aux dernières nouvelles, il semblerait que les gros investisseurs extérieurs n’ont pas été effrayés par l’impact des conflits territoriaux de la Géorgie ou par les relations tendues entre Tbilisi et Moscou. Au début de l’année, les investissements étrangers affluaient déjà, se montant à 450 millions de dollars rien que pour les deux premiers mois. Des accords ont été signés avec des sociétés des Émirats arabes Unis et de Turquie. Des plans prévoyant l’établissement d’une zone commerciale libre dans la ville portuaire de Poti, la modernisation du terminal pétrolier de Batumi et d’une nouvelle centrale hydro-électrique, étaient censés créer des dizaines de milliers de nouveaux emplois.
En souhaitant enfin prendre en compte les revendications de la rue, qui s‘étaient exprimées à la fin de l’année dernière au point de conduire à un état d’urgence vivement critiqué, le gouvernement géorgien semblait vouloir prendre un tournant en termes de priorités économique et sociale. À l’issue d’élections, le nouveau premier ministre, Lado Gurgenidze, avait promis de se concentrer sur les programmes sociaux et la création d’emplois. Le gouvernement avait également annoncé une "réduction significative" des dépenses de la défense. Mais malgré une hausse des dépenses publiques, qui sont passées de 18% en 2003 à 32,4% du PIB en 2006, l’accent a continué à être placé sur la défense, l’ordre public et la sécurité. Dans ce dernier secteur, les dépenses ont grimpé de 1,9% du PIB en 2003 à 12,9% au troisième trimestre de 2007. La volonté du gouvernement d’entrer dans l’OTAN tout comme la place prépondérante qu’il réserve à sa politique extérieure ont eu un coût non négligeable.
Priorité au système bancaire et financier, à la promotion de l’image de la Géorgie comme pays de transit dans la région du Caucase et à la primauté des dépenses sociales par rapport à la défense...Ces axes de la stratégie de développement du XXIe siècle restent difficilement compatibles avec les préoccupations des gouvernements successifs, à savoir réintégrer les territoires perdus par une offensive militaire – aussi légitime que puisse être cette aspiration.
Pour transformer la "Géorgie en un Dubaï ou un Singapour dans la région", selon les termes du président Saakashvili, le pays doit établir des relations stables avec ses voisins. Comme l’a démontré la guerre récente, la Russie a non seulement les moyens mais également la volonté d’utiliser sa force militaire pour empêcher toute tentative ultérieure de la Géorgie d’imposer son autorité sur l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. La Russie a également les moyens d’ébranler la confiance nécessaire au développement économique de la Géorgie. Les bombardements du port de Poti et d’une grande entreprise allemande de ciment, tout comme le sabotage des réseaux de transport, ont envoyé un signal fort, induisant que la stabilité de la Géorgie était désormais à la merci de son puissant voisin du nord. Il est donc d’autant plus crucial pour la Géorgie de maintenir ses principales infrastructures de transport hors de portée des troupes russes.
Au moment de la révolution des roses, le président Saakashvili a promis le retour de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud sous contrôle géorgien. Il a également promis de rétablir la stabilité par des changements économiques. Aujourd’hui, il s’agit de ramener la confiance et les investissements étrangers nécessaires à la poursuite des projets esquissés précédemment. Ce besoin de capitaux devra se traduire par un compromis entre une politique de confrontation, non seulement vis-à-vis de la Russie mais également des provinces séparatistes, et une politique d’ouverture aux financements étrangers.
Mais à quoi ressemblerait la politique extérieure géorgienne si elle devait être en adéquation avec son souhait d’essor économique? La Géorgie doit tirer les leçons de l’histoire, qui, à l’exemple de la Finlande et de l’Autriche, est celle des petites nations tiraillées à l’époque de la guerre froide, entre des liens prudemment tissés avec la Russie et le développement du capitalisme et de la démocratisation. Dans cette configuration, la politique extérieure n’est pas le fruit d’un diktat de la Russie mais d’un choix des dirigeants géorgiens élus par le peuple. On est en droit de se demander toutefois comment la construction d’une économie ancrée dans le XXIe siècle et d’une démocratie libérale pourra se poursuivre harmonieusement sous le regard pesant d’un voisin hostile.
La Géorgie doit pouvoir maintenir le droit de choisir librement les organisations internationales auxquelles elle veut se rallier, tout en acceptant d’opter pour une politique extérieure équilibrée, propice à préserver son modèle économique et politique. Plus cruciale également est la question de savoir si l’UE est prête à offrir un meilleur soutien à un pays sur la voie de la démocratisation, et qui, dans une région stratégiquement sensible peut s’avérer être un partenaire dans la sphère de la politique européenne de sécurité. Récemment, dans un rapport, l’ECFR (European Council on Foreign Relations) clamait qu’après la guerre en Géorgie, l’UE "devrait reconnaître à l’Ukraine le droit d’adhérer à l’UE". Pourquoi l’UE n’en ferait-elle pas de même pour la Géorgie, comme une confirmation de son soutien aux efforts de cette nation en matière de politique extérieure ?