Il est assez facile d’être d’accord avec le message de Sir Roderic Lyne sur la nécessité de fonder les relations entre la Russie et l’Union européenne sur des intérêts communs. Les relations économiques et tout particulièrement le commerce de l’énergie sont au cœur même de ces intérêts et, comme le suggère M. Lyne, l’Union européenne doit dès lors développer une politique énergétique commune plutôt que d’en rester au bilatéralisme actuel qui conduit ses États membres à perdre collectivement face à la Russie.
Mais, contrairement à ce que déclare M. Lyne, ce constat ne présuppose pas l’élaboration d’un "nouveau paradigme" ni le dépoussiérage du terme de "partenariat stratégique". Nos institutions existantes (et notre terminologie) sont suffisantes pour affronter la Russie de Dimitri Medvedev. En cela, je ne veux pas dire que le terme de partenariat stratégique est parfait. Pour certains, comme M. Lyne, il représente un ordre du jour trop ambitieux ; pour d’autres, il apparaît au contraire trop étriqué et il est marqué par les visions unilatérales et stratégiques de l’Union européenne aussi bien que de la Russie et de ce fait intègre leurs intérêts divergents selon le modèle traditionnel de la politique des grandes puissances.
Plutôt que de s’engager dans ce type de débat terminologique abstrait, nous devons partir de la manière dont l’UE et la Russie définissent, chacune, le terme de "partenariat stratégique". Pour l’UE et la Russie, celui-ci représente aujourd’hui une base mutuellement acceptable de leurs relations après des années passées à jouer au chat et à la souris. Il reconnaît à ces deux entités un statut proche de celui de grande puissance. Et il apporte à la Russie la reconnaissance et l’égalité qu’elle cherche à se forger depuis longtemps auprès de l’Europe. C’est un état de fait que l’Europe occidentale a finalement compris.
Le véritable défi est donc d’utiliser les institutions et le cadre terminologique existants de manière efficace afin de faire du dialogue euro-russe sur l’énergie le projet phare des relations. La réussite de ce projet est rendue possible grâce au grand nombre de réunions régulières et de groupes de travail déjà institués.
La première tâche est de faire du dialogue sur l’énergie le principal levier des relations que les États membres de l’Union européenne entretiennent avec la Russie. Ce choix permettrait d’élargir à l’ensemble de l’Europe la portée géographique de ce dialogue. La Commission européenne devrait dans ce but se doter d’un mandat adéquat pour la planification de ses politiques et pour ses négociations. À moyen terme et à long terme, elle aura également besoin de compétences complémentaires pour traiter des questions de l’énergie, des infrastructures et des transports routiers. Selon ce qu’il sera possible de faire, la Norvège devrait être impliquée pour éviter une cacophonie confuse de dialogues différents sur l’énergie, etc. Il est également essentiel d’impliquer les États membres de l’Union européenne du nord-est et du sud-est, puisque les projets de transport de l’énergie prévoient de passer dans ces zones à l’avenir, au détriment de la route traditionnelle de l’Europe centrale.
La seconde tâche est d’élargir le spectre des questions soulevées par le dialogue sur l’énergie. Il ne s’agit pas seulement de parler des ressources que la Russie peut vendre et à qui ou de savoir qui peut participer à leur transport, mais plutôt de déterminer ce que l’Union européenne peut offrir en retour. Cette réflexion inclut les technologies d’énergie renouvelable, domaine dans lesquels les entreprises allemandes et danoises sont des leaders mondiaux. Elle implique également de tirer les leçons des programmes de réduction de l’utilisation d’hydrocarbures comme celui mis en œuvre en Suède ainsi que des mesures d’économie d’énergie et d’optimisation du rendement énergétique déjà appliquées dans un grand nombre de pays de l’Union européenne. Cette approche aidera la Russie à diminuer sa consommation très élevée, à réduire le gaspillage de ses ressources d’hydrocarbures, à réaliser son propre potentiel d’énergie renouvelable et à atteindre les objectifs de CO2 de Kyoto et de l’après-Kyoto tout en s’assurant qu’il reste suffisamment de pétrole et de gaz pour générer, à long terme, des liquidités financières à l’exportation. Le développement des réseaux électriques entre l’Union européenne et la Russie et l’intégration commerciale devraient être des priorités. Les opportunités commerciales existent des deux côtés et elles ne présentent que des risques très faibles de controverse politique. L’expérience du marché de l’électricité des pays nordiques nous montre déjà la voie.
L’objectif général devrait être de présenter le dialogue sur l’énergie comme le moyen pour la Russie de parvenir à son objectif de moderniser aussi bien son économie que sa société. Ce n’est qu’en élargissant l’ordre du jour du dialogue sur l’énergie, aussi bien géographiquement que par secteurs, que l’Union européenne pourra maintenir sa relation privilégiée avec la Russie face à l’intérêt croissant que la Russie et ses ressources énergétiques suscitent en Asie.